06-06-2016

Les éléments de l’expérience

Un système quelconque devant nécessairement être formé d’élémens qui lui soient essentiellement homogènes, l’esprit scientifique ne permet point de regarder la société humaine comme étant réellement composée d’individus. La véritable unité sociale consiste certainement dans la seule famille, au moins réduite au couple élémentaire qui en constitue la base principale. Cette considération fondamentale ne doit pas seulement être appliquée en ce sens physiologique, que les familles deviennent des tribus, comme celles-ci des nations; en sorte que l’ensemble de notre espèce pourrait être conçu comme le développement graduel d’une famille primitivement unique, si les diversités locales n’opposaient point trop d’obstacles à une telle supposition. Nous devons ici envisager surtout cette notion élémentaire sous le point de vue politique, en ce que la famille présente spontanément le véritable germe nécessaire des diverses dispositions essentielles qui caractérisent l’organisme social. Une telle conception constitue donc, par sa nature, un intermédiaire indispensable entre l’idée de l’individu et celle de l’espèce ou de la société. Il y aurait autant d’inconvéniens scientifiques à vouloir le franchir dans l’ordre spéculatif, qu’il y a de dangers réels, dans l’ordre pratique, à prétendre aborder directement la vie sociale sans l’inévitable préparation de la vie domestique. Sous quelque aspect qu’on l’envisage, cette transition nécessaire se reproduit toujours, soit quant aux notions élémentaires de l’harmonie fondamentale, soit pour l’essor spontané des sentimens sociaux. C’est par là seulement que l’homme commence réellement à sortir de sa pure personnalité, et qu’il apprend d’abord à vivre dans autrui, tout en obéissant à ses instincts les plus énergiques. Aucune autre société ne saurait être aussi intime que cette admirable combinaison primitive, où s’opère une sorte de fusion complète de deux natures en une seule. Par l’imperfection radicale du caractère humain, les divergences individuelles sont habituellement trop prononcées pour comporter, en aucun autre cas, une association aussi profonde. L’expérience ordinaire de la vie ne confirme que trop, en effet, que les hommes ont besoin de ne point vivre entre eux d’une manière trop familière, afin de pouvoir supporter mutuellement les diverses infirmités fondamentales de notre nature morale, soit intellectuelle, soit surtout affective. On sait que les communautés religieuses elles-mêmes, malgré la haute puissance du lien spécial qui les unissait, étaient intérieurement tourmentées par de profondes discordances habituelles, qu’il est essentiellement impossible d’éviter quand on veut réaliser la conciliation chimérique de deux qualités aussi incompatibles que l’intimité et l’extension des relations humaines. Cette parfaite intimité n’a pu même s’établir dans la simple famille que d’après l’énergique spontanéité du but commun, combinée avec l’institution non moins naturelle d’une indispensable subordination. Quelques vaines notions qu’on se forme aujourd’hui de l’égalité sociale, toute société, même la plus restreinte, suppose, par une évidente nécessité, non-seulement des diversités, mais aussi des inégalités quelconques: car il ne saurait y avoir de véritable société sans le concours permanent à une opération générale, poursuivie par des moyens distincts, convenablement subordonnés les uns aux autres. Or la plus entière réalisation possible de ces conditions élémentaires appartient inévitablement à la seule famille, où la nature a fait tous les frais essentiels de l’institution. Ainsi, malgré les justes reproches qu’a pu souvent mériter, à divers titres, une abusive prépondérance passagère de l’esprit de famille, il n’en constituera pas moins toujours, et à tous égards, la première base essentielle de l’esprit social, sauf les modifications régulières qu’il doit graduellement subir par le cours spontané de l’évolution humaine. Les graves atteintes que reçoit directement aujourd’hui cette institution fondamentale, doivent donc être regardées comme les plus effrayans symptômes de notre tendance transitoire à la désorganisation sociale. Mais, de telles attaques, suite naturelle de l’inévitable exagération de l’esprit révolutionnaire en vertu de notre anarchie intellectuelle, ne sont surtout véritablement dangereuses qu’à cause de l’impuissante décrépitude actuelle des croyances sur lesquelles on fait encore exclusivement reposer les idées de famille, comme toutes les autres notions sociales. Tant que la double relation essentielle qui constitue la famille continuera à n’avoir d’autres bases intellectuelles que les doctrines religieuses, elle participera nécessairement, à un degré quelconque, au discrédit croissant que de tels principes doivent irrévocablement éprouver dans l’état présent du développement humain. La philosophie positive, aussi spontanément réorganisatrice à cet égard qu’à tous les autres, peut seule désormais, en transportant finalement l’ensemble des spéculations sociales du domaine des vagues idéalités dans le champ des réalités irrécusables, asseoir, sur des bases naturelles vraiment inébranlables, l’esprit fondamental de famille, avec les modifications convenables au caractère moderne de l’organisme social.

Publié par enbalade dans Non classé | RSS 2.0

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